SWITCH, Thomas Lebrun

Danse à Lille

 Switch

Thomas Lebrun, Compagnie Illico

SWITCHFrédéric Lovino

SWITCH. 

 Cie illico/Thomas Lebrun, Le Gymnase, 22 novembre 2008 dans le cadre des RésiDances.

Thomas Lebrun,Thomas Guerry, Christian Ubl, Philippe Ménard.

Un corps à chœur d’hommes. 

S’il est un chorégraphe « pur souche » dans notre région Nord, Thomas Lebrun est bien un de ses représentant actuels les plus prolixe de cette génération si bien représentée lors du festival des RésiDanses.

Chorégraphe, certes ! C’est bien au sens premier de ce terme que Thomas Lebrun a créé la pièce Switch qui s’écrit et s’inscrit dans un répertoire ayant la danse pour principal langage. Mais Thomas Lebrun ne se borne pas uniquement à régler les mouvements d’ensemble d’un ballet dansé par d’excellents interprètes (virtuoses de la danse et eux-mêmes chorégraphes) dont les singularités marquent l’esthétique de cette chorégraphie et dont la difficulté d’orchestration se manifeste par la sophistication des chorèmes qui la composent.

En effet, le genre qui définit ce ballet peut se rapprocher de ce que le chorèodrame au XIXème  désignait dans la recherche de l’équilibre de la danse pure et de la gestualité théâtrale que d’aucun qualifie aujourd’hui de pantomime. Mais, et c’est là que toute la force de la capacité créative de Thomas Lebrun nous convainc et, que cette danse nous interpelle par la prise de conscience politique que les structurations des personnages et les actions du mouvement nous exposent et nous suggèrent dans une réflexion culturelle identitaire du genre humain.

La configuration technique et agressive du lieu se présente sous la forme d’un espace théâtralisé à l’extrême comme une sorte de laboratoire de recherche médical, à la fois lieu d’exploration, d’expérimentation mais aussi salle d’attente et de passage. Les limites cubiques de la scène se composent d’un ensemble de panneaux translucides et opaques, la rythmique de la variation de l’intensité lumineuse oblige le regard à une perception accrue des éléments et des objets qui vont traverser le plateau.

De ce lieu froid et impersonnel, les interprètes vont opérer un étrange ballet composé de traversées, de passages, de retournements, parfois d’égarements. Le souci du déplacement des corps dans l’espace est omniprésent dans cette chorégraphie d’ensemble basée sur la marche. Les périples sont opérés de manières géométriques essentiellement rectilignes et transversales entre les différentes portes et ouvertures ajoutant à l’austérité ambiante. La scène y est le support privilégié de multiples variations de phrasés du mouvement passé au crible et dont la complexité disparaît sous le masque de l’aisance de la danse que ces quatre interprètes maîtrisent avec brio malgré le handicap et la contrainte imposés par leur costume et leurs visages couverts.

Complexité amplifiée du vocabulaire corporel, complexité mot d’ordre de cette composition scénique aux effets multiples et troublants portés par une partition musicale nerveuse et acide.

Complexité révèlée par la réflexion du tapis de sol fait de plaques striées translucides et réfléchissantes  où se miroitent les actions des protagonistes. Trouble de la perception et de la relation au double que compose notre image dans le miroir, mise en abîme des représentations de chacun.

Le propos est clairement énoncé et c’est sans ambiguïté et avec toute la pertinence qui le caractérise que Thomas Lebrun exprime plus particulièrement dans cette pièce la question identitaire qui l’habite et qui est le ressort de son audacieuse création.

Il n’empêche. La pratique théâtrale et le goût du travestissement thème récurant de la Cie illico se voient ici contextualisés et épurés. En effet cette nouvelle version (une première création nous avait été présentée en avril 2007 au Gymnase) plus synthétique, se revendique par des choix esthétiques énigmatiques et confondants.

Au début du spectacle, ce sont quatre hommes qui sont présents et se partagent la scène, ils sont vêtus de manière identique dans de classiques et élégants costumes gris lumineux qui se fondent dans l’opalescence de la scène, parfois chaussés de chics souliers vernis noirs ou d’accessoires typiquement masculins. Un même corps semble les habiter, une même volonté d’être au monde les sert.

Assis sur des tabourets cubiques lumineux, ils nous font face, ils sont masqués de faciès en latex à l’inquiétante ressemblance avec leur propre physionomie ; cette prothèse inhumaine étrange et ambiguë occulte complètement le regard des interprètes et, nous sommes spectateurs confrontés à l’effrayante sensation d’être le regardeur regardé par un être impersonnel nous renvoyant à nos propres fantasmes.

Cette situation extrêmement inconfortable bascule rapidement switch et c’est porté par le rythme d’une marche au départ très  mécanique et très construite dans l’espace que nous sommes emportés dans l’empathie du mouvement. Ce ballet militaire sous la forme unitaire d’un chœur masculin s’élabore avec toute l’ardeur et la vigueur d’une danse aux allures rituelles par la répétition de ses trajectoires. Cependant le très subtil vocabulaire corporel de chaque phrase nous invite à considérer les variations innombrables qui composent cette écriture complexe.

 Rien n’est immobile, le jeu et l’intensité de la lumière accompagnent une partition musicale synthétique assez brutale et torturée, sur une musique électronique créée spécialement pour la pièce par le londonien Scanner. Les corps des danseurs à l’unisson ne font qu’un pour un temps mesuré et déterminé. C’est au fil de ce perpétuel mouvement d’ensemble que de discrets écarts  se dessinent et que de légères variations perturbent cette construction, à chaque nouvelle reprise un accent inédit surgit dans une forme supplémentaire.

Certes, cette figure de ballet aurait pu nous satisfaire comme d’autres ont usé et abusé de cette forme qui exige beaucoup de l’interprète ; mais cela n’est pas une entité première dans le registre de Thomas Lebrun, car il s’est moins agi de la présence des corps dansants dans cette pièce, il s’est plus agi de leur singularité !

De ce fait, ce qui nous (spectateur) interpelle et nous met en garde face à des chemins trop connus de l’écriture chorégraphique est bien cette manière iconoclaste de s’attaquer au mythe de la représentation.

Pour cela le stratagème du masque permet d’enrichir le propos déjà clairement énoncé :

«  Le sujet comme entité identique à soi n’est plus »[1]

Cette pratique de la mascarade appartient bien au panorama des grands classiques qui permettent aux artistes engagés de contrer et de démonter tous les discours de haine et d’hétérophobie. Pour sa part, le chorégraphe signe dans cette partition commune aux interprètes  un manifeste sur l’amour et le respect à la singularité plus que le droit à la différence.

 Ce sont des anecdotes sous formes de   petites phobies : l’un de ses lacets l’autre de son petit sac ou de sa cravate qui vont ponctuer la suite des ces échanges et transformations entre les différents sujets de ce drame fantastique. Les expériences menées à chaque traversée où les masques et les corps se confondent mais, où chacun reste identifiable par sa danse et son état de corps (jeu d’attention extrême pour spectateur averti).

Au final, il s’agit quand même bien de lui et de personne d’autre, certes l’amitié et l’amour transpirent de cette création entre « potes », il y est bien question d’échange et de partage de l’amour de la scène et du plateau. C’est un Thomas Lebrun disséqué, démultiplié et recomposé qui s’offre avec sensibilité et une relative pudeur à nos regards.

Et oserai-je pour rendre compte de ce discours autobiographique effectuer la plaisante et non moins provocante allusion au  drame surréaliste et nataliste d’Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias, où il est fait un usage raisonnable des invraisemblances ou des ressemblances ?

Pascale Logié-Broussart   04 01 2009 

.

 http://www.cieillico.fr/switch.html



 

 

[1] Judith Butler, grande figure des mouvements Queer et professeur de rhétorique dans : Bodies that matter : «  On Discursive Limits of sex », New-York, Routledge, 1996.

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